Dans une coque de noix, Ian McEwan

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Une fois de plus c’est un podcast de « ça peut pas faire de mal » de Guillaume Gallienne qui m’a donné envie de découvrir un roman sur lequel je ne me serais sans doute pas penchée, notamment parce que l’auteur n’est pas francophone.

Mais la voix de l’acteur a su capter mon attention et le fil de l’intrigue, plus qu’originale, a fait le reste. Mon seul regret peut-être : avoir écouté en entier l’émission radio, qui en révèle beaucoup sur le roman.

Car c’est une véritable intrigue mais dont on connaît d’abord les meurtriers : une femme et son amant. Leur victime à venir ? Le mari officiel évidemment. Mais qui n’est autre que… le père du narrateur ! Lui-même étant l’enfant à venir, encore logé dans le ventre de sa conspiratrice de mère. Je trouve le dispositif vraiment inattendu et servant parfaitement la trame narrative. Témoin auditif malgré lui du complot familial, le bébé – nourri aux podcasts radio d’ailleurs – se révèle d’une lucidité, d’une culture et d’un humour étonnants et nous décrit de manière surprenante son écrin in utero et ses relations à sa mère.

Beaucoup y voient une intéressante réécriture d’Hamlet, mais je dois personnellement avouer mon énorme lacune en la matière…

Je n’ai pas spécialement apprécié le style de l’écriture (bien que certains passages m’aient vraiment marquée) mais je manque clairement d’objectivité lorsque je lis un roman traduit et ici la force de l’histoire doit peut-être se suffire à elle seule (même si là encore j’ai un peu de mal avec cette idée).

La salle de bain, Jean-Philippe Toussaint

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Je cherchais un roman court et divertissant pour accompagner quelques trajets en métro. Je l’ai trouvé dans la bibliothèque de ma petite soeur.

Je n’avais encore jamais lu un seul roman de Jean-Philippe Toussaint et je l’ai donc découvert à travers un de ses premiers, publié en 1985 à l’âge de 27 ans aux éditions de Minuit après des refus partout ailleurs.

L’intrigue est simple autant que déconcertante. Un homme s’installe dans sa salle de bain. Il nous explique comment il en est arrivé là. On pourrait alors s’attendre à une certaine logique, mais celle-ci n’appartient qu’au personne principal (qui s’exprime à la première personne). Un appartement à repeindre, des poulpes à découper, un départ précipité et il s’installe dans un hôtel, à Venise. Pas d’anticipation dans les mouvements de sa pensée, pas de plan, juste des pulsions de vie somme toute assez restreintes. Et puis des fléchettes et un hôpital. Fuit-il vraiment quelque chose ? Rien n’est moins sûr.

J’ai particulièrement apprécié l’aspect cocasse et à la fois très serein, presque sage, des prises de position et de décision qui ne semblent finalement pas si absurdes que ça et créent une certaine proximité, voire complicité, avec cet homme étrange.

Le roman est structuré en trois parties, autant de lieux et chaque paragraphe est numéroté. Un aspect assez terre à terre qui rappelle l’épigraphe « Le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des deux autres côtés. – Pythagore. » Oui c’est vrai, c’est mathématique, alors pourquoi pas.

Je compte à présent découvrir l’adaptation cinématographique. Et les autres romans de Jean-Philippe Toussaint.

Les enchanteurs, Romain Gary

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Il fait gris, froid, nuit et triste. Les enchanteurs c’est tout le contraire. Une escapade incroyable dans les souvenirs de Fosco Zaga. Aujourd’hui vieillard, il revient sur son enfance, ses amours et ses aventures russes puis italiennes. Sensible depuis toujours aux mystères de la nature et petit dernier d’une célébrissime famille de magiciens, il grandit et évolue au milieu des saltimbanqueries, des tours de passe-passe, de voyages et de lunettes astronomiques. Et toujours sous l’oeil de Teresina, la jeune femme de son père. La famille doit d’abord soigner la Grande Catherine avant de partir pour l’Est auprès d’un terrible tyran puis pour Venise. Teresina est toujours là. Et l’obsession se fait amour. Un amour qui leur survivra puisque leurs heures sont comptées mais la magie de Fosco est peut-être celle du conteur, et des écrits qui échappent malicieusement aux mains du temps.

Ce roman est pour moi un vrai coffre aux trésors. En plus de l’écriture incroyable de Romain Gary, dont les seuls mots font voyager, les étoffes colorées, les odeurs de nourriture, les différents lieux traversés surgissent devant les yeux comme par magie, encore une fois. Le tout sur un ton malicieux, bienveillant et plein d’amour. Après La vie devant soi et Clair de femme, c’était donc le troisième roman de Romain Gary que je découvrais et je reste stupéfaite devant le talent de cet auteur, capable d’autant d’imagination à la fois réaliste et dépaysante au possible, avec toujours entre les lignes une nouvelle proposition de définition de l’amour.

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Trois fois dès l’aube, Alessandro Baricco

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Un homme et une femme, trois histoires différentes, trois rencontres. Avant que l’aube ne se lève.

J’étais d’autant plus curieuse de lire ce roman que le titre est mentionné dans un autre roman d’Alessandro Baricco : Mr. Gwyn (dont je vous parlais ici ). Trois fois dès l’aube se compose de trois parties, comme trois nouvelles, avec à chaque fois une rencontre, un peu de magie et de multiples liens entre ces différentes histoires.

L’incipit résume d’ailleurs bien cette entreprise littéraire :

Ces pages racontent une histoire vraisemblable qui, toutefois, ne pourrait jamais se produire dans la réalité. Elles décrivent en effet deux personnages qui se rencontrent à trois reprises, mais chaque rencontre est à la fois l’unique, la première, et la dernière. Ils peuvent le faire parce qu’ils vivent dans un Temps anormal qu’il serait vain de chercher dans l’expérience quotidienne. Un temps qui existe parfois dans les récits, et c’est là un de leur privilège. 

C’est d’abord une femme qui arrive tard dans la nuit dans un hôtel à l’ambiance surannée. Dans le hall, un homme attend dans un fauteuil. Ils vont discuter une bonne partie de la nuit. Il vend des balances. Elle veut entrer dans sa chambre.

Dans la partie « deux » une toute jeune fille entre dans un hôtel accompagné de son ami. Le maître d’hôtel va la convaincre de prendre la fuite et lui révéler son propre secret.

La troisième histoire est très émouvante. Elle est policière. Elle doit surveiller, le temps d’une nuit, un enfant dont les parents viennent de mourir dans un incendie. Elle a décidé de ne pas obéir aux ordres.

Ce très court roman est une parenthèse, comme trois rêves imbriqués au court d’une même nuit. Un livre qui fait réfléchir aux rencontres, aux hasards et au « et si ».

Danser les ombres, Laurent Gaudé

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Je ne sais pas pourquoi mais j’avais un a priori négatif sur Laurent Gaudé. Sans raison. Et puis une amie m’a conseillé Danser les ombres, et j’ai changé d’avis.

L’histoire se passe en Haïti. A Port-au-Prince. Lucine y vient annoncer le décès de sa soeur. Et décide qu’elle n’en reviendra pas. Son destin en croise d’autres. Celui de Saul, le médecin aux histoires familiales compliquées. Facteur Sénèque, le Vieux Tess, Jasmin : les habitués de l’ancien bordel « Fessou Verte ». Il y a aussi Lily la riche jeune fille malade. Et puis le sombre Firmin, poursuivi par son passé. Les relations se tissent, les histoires s’enchevêtrent et puis l’histoire s’arrête : la terre tremble.

Ils en ressortiront changés. A chacun d’affronter ou non la mort, de s’y confronter. L’histoire se change alors en fable, la fissure dans la terre a laissé sortir les morts. Ils sont partout, ils sont revenus. Pour trouver un nouvel équilibre, il faut rétablir un certain ordre, les laisser derrière soi en leur offrant une vraie cérémonie d’hommage, il faut danser les morts.

J’ai été très sensible à la poésie de la langue, à la pudeur de la relation amoureuse qui est entraperçue et au rapport entretenu avec la mort à travers la culture vaudou qui offre une certaine idée de sérénité.

Impossible par ailleurs de lire ces pages sans penser aux dernières victimes en Haïti, celles de l’ouragan Matthew.

Beaux Rivages, Nina Bouraoui

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Samedi matin, 10 heures sur la ligne 7. Je suis plongée dans ma lecture et vautrée contre la porte du métro. « Excusez moi… » Je fais un pas de côté et lève un instant les yeux  « Il est bien ? J’hésitais à l’acheter… » Une jeune femme pointe mon livre du doigt. « Heu oui il est vraiment bien, moi j’ai adoré ! » Pas le temps d’en dire plus, elle est déjà sortie. Je ne suis pas sure d’avoir été très convaincante. Pourtant j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman même si je dois dire que la lecture en est douloureuse tant je la trouve réaliste.

Beaux rivages c’est l’histoire d’une séparation. « Je ne viendrai pas vendredi. J’ai besoin de liberté. » C’est comme ça qu’Adrian quitte A. Après huit ans de relation à distance entre Paris et Genève, d’un amour respectueux et honnête. Le sol s’effondre sous les pieds de A. Elle dit la douleur, la peur d’oublier, la peur de s’accrocher et le manque omniprésent. Adrian l’a quittée pour une autre femme, elle ne tarde pas à en découvrir l’identité et tombe sur son blog.

Une forme de dépendance acide se crée. Cette inconnue semble lui envoyer des messages plus ou moins subliminaux. Elle se rend sur ce site plusieurs fois par jour. Et perd pied. Elle devient l’ombre d’elle même, dévorée de tristesse, pleine d’espoir malgré elle. Et puis un psychiatre a les mots justes. Il faut briser ce triangle.

Beaux rivages c’est aussi l’histoire d’une réparation. Lente et douloureuse. On y observe avec empathie A. reprendre confiance, reprendre le dessus, réécrire l’histoire et l’on comprend mieux la façon dont le malheur sans disparaître peut devenir la base d’autre chose, d’un ailleurs, d’un autre rivage.

Un roman à l’écriture souple et vivante à mettre entre les mains de tous ceux qui ont connu un jour un chagrin d’amour. Ca doit faire pas mal de monde.

Soyez imprudents les enfants, Véronique Ovaldé

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Je suis fidèle à Véronique Ovaldé depuis 2008. Je l’avais alors découverte à travers Le sommeil des poissons qui m’avait vraiment conquise. Depuis j’ai toujours plaisir à découvrir ses nouveaux romans avec ce qu’ils offrent d’exotisme et pour la force de leurs personnages féminins souvent jeunes.

Soyez imprudents les enfants ne fait pas exception à la règle. Cette fois l’héroïne c’est Atanasia Bartolome. Une jeune fille de 13 ans qui vivote une adolescence ennuyeuse en Espagne. Jusqu’au jour où elle découvre le travail d’un artiste qui la bouleverse : Roberto Diaz Uribe. Elle apprendra par hasard qu’il ne lui est pas tout à fait étranger et va tout faire pour en apprendre plus sur ce peintre que l’on dit isolé sur une île mystérieuse. Cette recherche sera aussi pour Atanasia une façon aussi d’en apprendre plus sur elle, sur sa famille. Cette quête la mènera à Paris, mais la fera aussi revenir en Espagne, en déroulant le fil de son enquête elle sera amenée à repenser la géométrie de sa famille mais aussi à faire de puissantes rencontres.

Un beau roman initiatique qui fait voyager et qui mêle la gourmandise du farfelu à la poésie de l’écriture. Véronique Ovaldé y traite, je trouve, avec subtilité la complexité des liens familiaux, des non-dits et de l’évolution de ces relations. C’est aussi un véritable plaisir de lire entre les lignes l’éclosion d’Atanasia, dont on sent véritablement l’épaisseur du caractère malgré ses côtés plutôt taciturnes.

Chanson douce, Leïla Slimani

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C’est un roman construit à l’envers. On l’apprend dès la première ligne : le bébé est mort. Et c’est sa nourrice qui l’a tué. Comment une telle tragédie a-t-elle pu se produire ? C’est ce que l’on va découvrir au fil des pages. Je ne suis pas vraiment amatrice de roman à suspense mais je dois reconnaître que cette lecture m’a particulièrement captivée, à la manière de la relation de dépendance en question dans ce livre et dont il semble impossible de s’extraire.

Car il ne s’agit pas d’un fait divers sordide duquel on conclue simplement que la baby-sitter a été victime d’un coup de folie. C’est plus compliqué, plus fin. Myriam étouffe dans le désordre de son appartement, au milieu des cris de ses deux jeunes enfants. Elle qui était une brillante élève avocate regrette amèrement de ne pas avoir pu mener la carrière qui lui était promise. Jusqu’au jour où une parfaite opportunité croise son chemin. Reste à faire garder leurs enfants. Avec Paul, ils choisissent Louise. Louise est la meilleure nourrice qu’on puisse imaginer. Les voisins leur envient. Avec elle les enfants sont sages, l’appartement ordonné, un excellent dîner est préparé chaque soir et elle ne compte pas ses heures. Tout semble idyllique, les soirées avec des amis sont à nouveau programmés, les carrières suivent leurs cours, le couple se retrouve. Et Louise reste tard le soir. Parfois, elle s’endort sur le canapé. Et elle se fait de plus en plus présente, de plus en plus en indispensable aussi.

J’ai peut-être été un peu plus déçue de prime abord quant à l’écriture en elle-même, mais je dois toutefois lui accorder des qualités évidentes : elle est efficace, sans fioriture, et la simplicité de la langue sert le propos en lui-même. Une lecture sur la banalité d’une famille ordinaire qui se trouve engluée dans un jeu de relations toxiques que je vous recommande. Et qui pourrait bien en inquiéter certains.

Hors d’atteinte ?, Emmanuel Carrère

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Je n’ai jamais été attirée par les jeux d’argent, je n’ai jamais mis les pieds dans un casino et je ne sais même pas jouer au poker. « Hors d’atteinte ? » avait a priori peu de chance de me séduire. Sauf qu’Emmanuel Carrère est un de mes auteurs favoris. Alors j’ai tenté.

Frédérique est professeur dans un collège, mère d’un enfant unique, ex-femme d’un homme avec qui elle s’entend toujours bien. A 36 ans, elle mène une existence sans remous, sans déplaisir mais sans ardeur non plus. Une vie tiède dont elle se lasse sans vraiment le crier.

Lors d’un séjour chez des amis à Trouville, elle passe une soirée au casino. Après être restée un moment en retrait, fascinée par ce nouveau monde, elle joue. Le 36. Ca marche un coup, puis non. Entre ces deux extrêmes, la peur, le défi, le soulagement, l’angoisse, la joie, l’évaporation complète du monde alentour. Forcément, Frédérique ne se contentera pas de cette première mise en bouche.

Elle travaille son jeu et ses règles en secret, puis elle retourne jouer, toujours en secret. De plus en plus fréquemment. Elle se détache de ses ancrages. Elle fait la rencontre de Noël, accro comme elle. Ensemble, ils feront la tournée des casinos, oubliant la réalité du quotidien, délaissant tout ce qui n’appartient pas au jeu, jusqu’à ce qui pourrait constituer un point de non retour.

Le talent d’écrivain d’ Emmanuel Carrère est tout au service de ce roman. Maniant adresse verbale, description sociale, talent de narrateur et crédibilité d’un synopsis qui pourrait paraître un peu convenu, il mène son lecteur sans ménagement pour le faire entrer totalement dans son récit. Une manière aussi de s’extraire du quotidien, et d’être hors d’atteinte.

Les gens dans l’enveloppe, Isabelle Monnin

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Les gens dans l’enveloppe, c’est le titre du dernier roman d’Isabelle Monnin. Un titre évocateur puisque tout part de là. En juin 2012, la romancière achète à un brocanteur une enveloppe pleine de polaroïds. 250 photos d’une famille inconnue. Parmi eux, des personnages récurrents : une vieille femme aux lunettes fumées, un homme au regard soucieux et une énigmatique petite fille.

Dans la première partie du roman, Isabelle Monnin décide d’inventer une vie à ces personnages de papier, de leur créer des envies, des histoires. La petite fille, ce sera Laurence et sa grand-mère « Mamie Poulet ». Laurence serait une jeune fille mélancolique abandonnée par sa mère pour suivre son amant en Argentine. On partage les douleurs d’enfance de cette héroïne un peu sauvage, à laquelle on s’attache, mais aussi ses premières amours avec Sébastien et sa correspondance avec sa grand-mère vieillissante. C’est un roman plein de poésie et d’envolées lyriques, où il est surtout question d’humanité, mais où la nature occupe également une place importante et charmante. Je ne parviens cependant pas à dire si j’en ai vraiment apprécié le style, peut-être si poétique qu’il en devient un peu trop fleuri à mon goût.

Dans une seconde partie du livre, Isabelle Monnin retrouve ses talents de journaliste et décide de partir à la rencontre des gens dans l’enveloppe, les vrais, qui habitent dans le Doubs. Entre ressemblances énigmatiques, la jeune fille par exemple s’appelle vraiment Laurence, et rencontres humaines, elle donne de l’importance aux anodins. Parce que leurs parcours de vie parlent à chacun et valent la peine d’être racontés dans leur banalité, ils trouvent un véritable écho avec la première partie du livre, pour en faire un ensemble cohérent et intéressant.